C'est un nouvel équipage qui me rejoint à Camarinias: Mon ami de longue date, Uli, arrive en compagnie d'un jambon entier! Robert vient en compagnie de Bernard (et vice-versa), quand à Etienne, il rejoint le bateau en la sienne.
L'avitaillement est fait promptement, et nous décidons d'une excursion à Corme (20 milles) le lendemain afin de prendre la bateau en main. Mal de mer et vent forcissant nous font renoncer et nous devons rebrousser chemin et rentrer à Camarinias qui est devenue entre-temps la proie des flammes suite aux incendies de forêt. Nous entrons dans la ria enfumée sous tourmentin et 2 ris!
Le lendemain nous sert à terminer la préparation du bateau: petites réparations en tout genre, plein de carburant, briefing sécurité, et développement des relations sociales avec les autres équipages. On frappe sur notre roof et, surprise, Carole, une ex-stagiaire de Milles à bord, se présente! Elle est arrivée à la marina avec son mari, Gonzague, sur un ketch en acier du doux nom de Günt-Flük.
Drôle de bête que ce ketch de dix mètres haut de franc-bord et ventru, avec une délphinière et trois voiles auto-virantes, en route vers le Brésil avec un escale au Sénégal pour y livrer du matériel scolaire et médical! Drôles aussi, les histoires que son skipper sait raconter avec verve: les bateaux vendus et achetés, les marins de tous poils rencontrés, comme celui qui vient d'arriver au port d'ailleurs, à bord d'une vedette du secours maritime:
Le vent n'avait pas cessé de souffler à une trentaine de noeuds depuis que nous étions dans la ria et c'est donc sans étonnement que nous voyons la vedette de sauvetage apporter un petit voilier de six mètres démâté. Comment peut-on sortir par un temps pareil avec ce genre de jou-jou? Et visiblement avec toute la toile!
Le jeune skipper solitaire (que j'entends plus tard assurer à des badauds « you soy marineiro ») avait quitté La Rochelle, sans VHF, GPS, ni aucun autre instrument que sa montre et le compas de route; sans carte sûrement, ni feux de navigation, et surtout sans rien connaître de la mer, d'abord pour les Açores, et puis pour … la Galice. Il raconte qu'il a vu un cargo lui passer à 20 mètres la nuit, parce qu'il était sans feux. Puis le démâtage et uniquement muni d'un miroir pour se faire repérer par un pêcheur!
Gonzague en connait 2 ou 3 autres comme celui-là, « avec des bateaux pouraves, que même son chien n'en voudrait pas », dont celui qui, voyant la situation désespérée, débouche une bouteille de rhum en disant à son équipage, « buvons-la, c'est certainement la dernière que nous boirons jamais! » avant qu'une vague ne les dépose sur un rocher à flanc de falaise, d'où ils purent rejoindre la terre ferme!
Le soir, les équipages du Günt-Flük et du Mambo Tango devaient diner ensemble, mais le ciel en décidât autrement: à peine étions nous tous rassemblés au point de rendez-vous, qu'un bruit assourdissant nous fit lever les yeux au ciel. Un avion jaune vif descendait vers la marina en piqué. Il passât derrière le Mambo Tango sous les deuxièmes barres de flèche en continuant sa descente. A une cinquantaine de mètres il raclât la surface de l'eau en de formidables gerbes, puis repris son envol et après une courbe acrobatique on le vit larguer sa cargaison liquide sur l'incendie qui fumait encore sur la colline. Il fit ainsi une douzaine de passages entre les mâts, puis aspergeant les bateaux au mouillage dans la ria. Chaque passage aussi dramatique et impressionnant que le précédant attirait des spectateurs aux meilleurs points de vue et c'est ainsi que nous perdîmes Uli, qui photographiait et notre caméraman, Bernard.
Le repas fut réussi malgré la participation tardive de nos artistes et Bernard a pu y démontrer ses talents de conteur-acteur. Le départ pour la Bretagne fut tardif et un peu hésitant! Mais la météo prédit des vents vaguement favorables, c.-à-d. Portants, et le Golfe attire.
Après quelques manœuvres d'échauffement dans la ria, nous passons le bien-nommé Cap Vilano et nous sommes déjà obligés d'affaler le solent pour mettre au moteur. Panne de vent! Dauphins aperçus au large, puis un petit groupe autour de nous; nous dépassons un joli bateau en bois, … au moteur, et le soir, lorsque nous le perdons dans la brume, le vent se lève et nous libère du ron-ron de Volvo. Le plaisir de naviguer de nuit dans le silence et le vent qui tourne au nord-est.
Le matin nos équipiers apparaissent plus ou moins frais sur le pont. Le vent a fraichi durant la nuit et il faut prendre un ris. Les neurones sont encore éparpillés, l'opération se fait lamentablement et nous perdons une latte de la grand-voile!
La mer, jusqu'alors fort plate, commence à bouger et fait une victime (qui se reconnaitra) pourtant grande consommatrice de Coculine. Subitement il surgit de sa cabine: « Ça ne va pas du tout! Je suis prêt à consommer tout un tube de Touristil! » Puis il saute par la descente, agile comme un poisson dans l'eau, ce qu'il a d'ailleurs bien failli devenir en glissant sur le ventre sur le pont pour nourrir généreusement la population pélagique du coin. Heureusement qu'Etienne, comme toujours sur le qui-vive, le tienne par un pied qu'il serre comme dans un étaux. « Retenez-moi! » criait-il, « ou je fais un malheur! » Les thons riaient jaune, ventre en l'air. Depuis l'Exon Valdès le Golfe de Gascogne n'avait connu telle pollution!
Un demi tube de Touristil et 24 heures de sommeil plus tard, l'auteur de ce désastre écologique était à la barre tout guilleret, admirant le paysage et quelques dauphins survivants qui nous accompagnaient.
La nuit suivante est annoncée comme calme, le vent de 4 à 5 Beaufort devant même faiblir 2 à 3. Il n'en fut rien. Premier ris à onze heure du soir, puis je suis réveillé par des empannages incontrôlés en série: barrer dans le noir absolu et par une houle croisée avec les vagues demande une concentration extrême et une certaine expérience. Je prends la barre et ne la quitte plus avant le lever du jour.
La prise de ris vers 4 heures du mat est plutôt bordélique, mais facilitera les choses. Le jour se lève péniblement sous un ciel très gris et très bas. L'équipage aussi. Nous ne sommes pas loin des côtes bretonnes, mais n'en voyons rien. Je décide de faire escale avant le Raz de Sein et l'entrée du port d'Audierne apparaît soudain deux milles devant notre proue!
Deux grands verres de cidre et une douche de huit minutes plus tard, le bruit qui s'échappe du Mambo Tango rappelle celui d'un jumbo jet au décollage. Un jour de repos bien mérité dans la petite ville d'Audierne, le samedi un joli petit marché pour refaire l'avitaillement, et le soir un repas de fête offert par Uli.
Le départ doit se faire à l'aube le dimanche matin, car il faut sortir du port peu de temps après la marée haute. Tout est bien préparé: réveils matin, équipements sous la main, amarres en double, manœuvre étudiée et expliquée... Robert laisse filer l'avant, Bernard lâche l'arrière et Etienne récupère la garde en dernier. Uli doit nous piloter à l'écart des bancs de sable. Belle manœuvre, mais à la sortie du canal, nous constatons que ON a oublier de défaire le cable électrique branché sur le ponton!
A part cet incident, passage du Raz de Sein dans la grisaille et arrivée à Douarnenez dans le crachin: que c'est breton tout ça!
Lendemain c'est grand-voile haute que nous partons pour Camaret. En approchant du Cap de la Chèvre le vent augmente et nous prenons le premier ris. Notre navigateur, Robert, repère facilement le rocher du Bouc que nous laissons à bâbord, mais la visibilité baisse subitement, tout le monde met le ciré, et le prochain écueil, le Chevreau, est devenu invisible, tout comme le Tas de pois et le Cap de la Chèvre qui devaient nous servir d'alignement arrière pour rester dans le chenal du Grand Leac'h. Je prépare une route alternative, ainsi que quelques points de repère dans le GPS.
Mais la bruine s'éloigne aussi rapidement qu'elle a fondu sur nous, et c'est sous le soleil et avec une parfaite visi que nous passons les Tas de pois et les splendides Rochers du Toulinguet! Quant au vent, il s'essouffle dans l'avant-goulet de Brest et c'est sans le ris que nous rejoignons Camaret et ses filles toutes vierges (je fais confiance moi, jusqu'à preuve du contraire!)
C'est un peu tristes que nous quittons Camaret pour Brest; d'abord parce qu'Uli a dû nous quitter et puis parce que c'est la dernière étape d'une jolie aventure. Bernard est à la barre et Etienne à la table à carte... trop longtemps, et lorsqu'il émerge sur le pont, il pointe vers Ouessant invisible et dit « C'est par là, barreur, cap droit sur cette pointe! » (Saint Mathieu pour ceux qui connaissent!)
« Tu es certain? »
« Uoum, oumnm, ouaoum, » dit-il dans sa barbe, car tout comme Robert, il avait laissé pousser une belle barbe de loup de mer lors de la traversée du Golfe. Et de se replonger dans la carte. « 90° degrés à tribord! C'est vers le Petit Minou qu'il faut aller, là-bas! ...et le rocher des Fillettes n'est pas loin,... oumm, aoum,... »
Nous voici repartis sur la bonne voie, dans le Goulet de Brest, et puis déjà dans la rade. « Mais où est l'entrée du port? » et « surtout pas dans le port militaire, qui est interdit! »
L'alignement d'un fort par une cardinale et c'est bon, il faut empanner: seulement, voilà, Robert,qui a repris la barre, est ému par ce dernier voyage et son empannage, il le fait à l'envers. Virement de bord et 270°! C'est la dernière ligne droite, puis on affale et on rentre dans le tout nouveau port du Château! Fini, au revoir, à l'année prochaine!