La mer

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De notre coque de noix de 13,50 m par 4,50 m, à perte de vue de l'eau. De l'eau agitée et qui agite sans cesse le bateau, nécessitant une attention permanente dans nos mouvements. Nous ne pouvons déposer un instant un verre ou une tasse. Nos déplacements ressemblent à ceux d'animaux arboricoles qui se tiennent précautionneusement aux branches des arbres qu'ils escaladent. Nos branches sont les mains-courantes, les filières, les lignes de vie, les haubans, les winches. Même assis nous nous arcboutons pour ne pas nous faire désarçonner par une vague plus énergique que les autres. Cet inconfort nous semble peu de choses lorsque nous levons les yeux au-delà de la coque blanche pour contempler l'océan.

 

Les vagues nous font la course. Elles nous rattrapent, puis s'éloignent en perpétuelle modification. Lorsqu'elles lèchent notre coque avec plus ou moins d'insistance, elles laissent une mousse blanche, qui derrière nous devient notre sillage. Nous le suivons des yeux, mais personne ne sait dire jusqu'où il va. Très vite il se confond avec l'écume blanche des crêtes d'autres vagues. C'est ce que les anglais nomment "white horses", les chevaux blancs et que nous voyons galoper tout autour de nous comme dans une immense prairie bleue. Mais d'un bleu somptueux, profond, tout en velours et dont les nuances sont infinies. Aucune vague dont les reflet ne soient différent de toutes les autres. Et les chevaux sauvages: ils apparaissent, galopent un temps, bondissent parfois, puis disparaissent pour laisser la place à d'autres mustangs fougueux.

L'horizon tout alentour semble vide à côté de cette masse d'eau vive. Nous le scrutons et ne voyons depuis deux semaines que des chevaux blancs, pas un mât, pas une superstructure de cargo ou de pétrolier. Nous sommes seuls. De temps en temps des oiseaux nous rendent une visite succincte. Il y en a deux sortes: les uns sont petits, volent au raz des vagues et semblent livrer combat aux poissons volants; les autres sont grands et ressemblent à des fous de Bassan juvéniles, ils font deux-trois tours et puis s'en vont. Ils nous font lever les yeux au ciel, notre autre spectacle.

Son azur tacheté de cumulus blanc qui se donnent continuellement la chasse contraste avec le bleu somptueux de l'océan. Plus bas sur l'horizon, de plus imposants nuages nous menacent vaguement. Le plus souvent, ils passent leur chemin et rassurés, ou pour nous rassurer, nous nous moquons d'eux, y voyant un petit chien blanc qui perd sa queue ou un clown avec un parapluie. Mais parfois ils s'approchent sous notre vent. La mer change et nous sentons leur souffle. Leur blancheur devient grisaille et l'azur du ciel disparaît. Tout noircit, même le bleu suprême de l'eau. C'est un grain qui fond sur nous. Temps de réduire la voilure, de mettre des vêtements de pluie. Le bateau se couche  sous le vent, les commandes se crient, les voiles claquent… et le temps de réagir, tout est joué! Nous nous retrouvons mouillés à ranger les drisses, bosses, écoutes et autres cordages; la voilure réduite insuffisante pour ce vent vite calmé.

De nuit, il ne nous reste plus que la voûte étoilée et le ballet des nuages avec lesquels la lune joue à cache-cache. La lune que nous attendions jalousement ce soir, pour qu'elle éclaire notre chemin. Sans elle, nous fonçons dans l'obscurité, il n'y a aucune lumière ni aucune ombre devant ou derrière nous. Seuls le compas, et l'étoile polaire lorsque nous parvenons à la reconnaître, nous confirment que nous poursuivons bien dans la bonne direction.