La Transat: deuxième partie

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Santa Cruz, capitale des Canaries, n'est pas entièrement moche, mais possède de nombreux commerces, dont 5 shipchandlers et un Carrefour qui livre gratuitement sur les pontons. Nous y avons donc effectué notre avitaillement pour 4 semaines en un temps record (45 mins), et les petites réparations plus lentement. Olivier, notre nouveau second nous y a rejoint, tandis que Jacqueline, Patrick et Julien repartent vers le froid.
Après une sortie vers un autre port pour faire le plein de diesel (à 0,65 €), une exercice d'abandon du navire et un repas commun des trois équipages, nous avons repris la mer lundi matin sous un vent capricieux. Bertrand, notre « routeur » attitré, nous promet du vent pour le soir, une houle du nord pour le week-end, et 15 jours d'alizés autour de 15 noeuds. Vers 7h30 le vent s'est levé. Moteur coupé, nous avons pris un ris, puis deux, vent de 20 à 25 noeuds. Dans la nuit nous avons encore pris le troisième ris, puis affalé la grand-voile pour continuer sous génois seul.

 

Le matin, nous avons été sérieusement douché. Les éclairs et le tonnerre ont réveillé les équipiers au repos: une bonne occasion pour laver le point à l'eau douce.
L'électronique embarquée dont Zébulon est généreusement doté, continue à nous jouer des tours: pilote qui refuse de rendre la main au barreur, des écrans qui s'obstinent à afficher des unités britanniques ou tout simplement s'éteignent. C'est là que l'on se félicite de la formation « Glénans » qui nous a appris à nous passer de ces gadgets capricieux en navigation.
Sous le soleil, mais surveillés par un gros cumulus congestus, nous filons à 7 noeuds vers le sud pour trouver les alizés sous le 25ième parallèle, mais le surlendemain lors de ma tournée d'inspection du bateau, je constate que la bôme se désolidarise du mât! C'est la catastrophe. J'imagine déjà l'escale forcée au Cap Vert ou le retour aux Canaries.
L'équipage se met promptement et efficacement au travail: la grand-voile est affalée, puis dégréée et roulée, la bôme est déposée à plat pont et le vit-de-mulet démonté. Nous disposons de tous les outils nécessaires et le tout est ré-assemblé et remonté dans la bonne humeur pendant que de gros poissons nous narguent (cela fait des jours que nous essayons en vain d'en pêcher)! Puis une escouade de grands cétacés (dauphins globicéphals?) croise notre route à une allure de sénateur. Après trois heures et demi de travail, le tout est remonté et nous hissons.
Le jour qui suit nous réserve des surprises plus agréables: le radar se met à fonctionner (mais loin des côtes nous n'en avons pas vraiment besoin) et une grande troupe de dauphins enjoués nous accompagne alors que nous avançons sous spi. Nous avons rarement rencontré un groupe aussi jouette et habile.
Nous envisageons de naviguer sous spi de jour et sous génois tangonné de nuit, mais la météo nous empêchera de mettre cette routine agréable en pratique. Le vent forcit 1 à 2 Beauforts au-delà des prédictions météo et la mer grossit. Nous prenons 3 ris dans la grand-voile de nuit et un ou deux de jour. Nous nous étonnons de la vitesse à laquelle nous avançons; malheureusement, nous ne pouvons pas faire route directe en raison de l'orientation du vent.
Surtout nous veillons à éviter les accidents: un équipier a glissé de manière spectaculaire dans la descente, mais plus chanceux encore qu'avancé en âge,  notre patriarche s'en est sorti sans dommage. Hier, c'est moi qui ai été projeté contre la table à carte alors que le bateau était renversé par une vague. Après une intervention compétente du médecin de bord, il apparaît que je ne devrai pas subir de chirurgie esthétique malgré une coupure au front. Ces deux incidents nous incitent à redoubler de prudence.
Mais parfois, c'est la nature qui s'acharne: en pleine nuit, c'est un poisson volant qui s'est jeté sur moi tel un kamikaze, me frappant en pleine poitrine! C'est bien le seul poisson que nous ayons attrapé!
La routine s'installe. Le matin, petit déjeuner à la terrasse, chacun tient sa tasse en main, c'est un peu difficile, mais vue sur l'océan imprenable et sur le ballet des cumulus dans le ciel bleu. La mer est d'un bleu splendide, un paysage qui se renouvelle sans cesse et que nous scrutons avec fascination. Ensuite, rangement, vérification du bateau, brossage du pont et des dents. douches à l'eau de mer, lessives, fabrication quotidienne du pain (excellent après quelques tentatives ratés.) La nuit les quarts s'enchaînent imperturbablement. Nous surveillons l'usure du matériel: voiles, écoutes, et cette sacrée bôme à laquelle il manque à nouveau un rivet ce matin!

 



Après cela, il est déjà l'heure du repas de midi. Frugal: salade (de choux de préférence) ou sandwich. Ensuite c'est la sieste pour les uns, la lecture pour d'autres ou encore la contemplation de cette mer infinie...
Après des lessives ou des douches à l'eau de mer, nous nous apercevons qu'il est grand temps de préparer le repas du soir et de prendre un petit apéritif en commun. Nous prenons le repas du soir en terrasse au clair de lune, puis nous nous offrons un concert de musique dans l'obscurité.
Nous avons assez bien avitaillé et géré notre consommation: il nous reste 80% de notre carburant, plus de 50% de notre gaz, 80% de l'eau douce. Au menu des derniers jours: Tortilla Espagnole, Cassoulet de Toulouse, Spaghetti carbonara, Tartiflette de Chamonix, Rations de survie de l'armée américaine saveur « hamburger »,...Non, nous ne sommes pas devenus fous, mais nous avons décidé de faire un repas sur les rations de survie à titre d'exercice de sécurité!
Notre vie à bord vous semble bien rangée, mais de temps en temps un événement imprévisible vient la perturber:
nous avons réussi à torcher le spi autour de l'étai. Malgré quelques manoeuvres aussi audacieuses que fantaisistes, rien à faire, il a fallut grimper en haut du mât. Tout cela nous a occupé une après-midi entière; puis, hier en inspectant le bateau, nous voyons l'antenne VHF pendre lamentablement du haut du mât,  et c'était reparti, non pour une, mais pour deux ascensions spectaculaires.
Les plus jeunes de notre équipage s'impatientent d'arriver: « moi je dis, je rêve d'une douche et d'une grande feuille de salade! » et « enfin une pizza ou un grand Mac Do. » tandis que les autres auraient bien fait comme Moitessier: « moi je m'en fous de leur course, je continue pour Tahiti! »
Après 19 jours et 9 heures, ou 465 heures, la Barbade est aperçue de loin dans une mer assez agitée et une troupe de grands dauphins nous souhaitent la bienvenue. La Barbade n'a pas de port de plaisance, et c'est donc dans le port commercial, devant un cruise-ship de 2,500 passagers que la capitainerie nous a fit accoster pour effectuer les formalités de douane et d'immigration dans une bonne humeur très « cool man », mais néanmoins digne de Kafka!
Nous avons pris un coffre dans l'obscurité la plus totale. C'est avec enthousiasme que nous avons mis l'annexe à l'eau pour rejoindre la terre ferme prometteuse d'un restaurant. Coco était même tellement impatient qu'il a sauté du canot un peu prématurément dans un mètre d'eau forçant tout l'équipage à rejoindre la rive trempé. Le premier restaurant très couleur locale trouvé était chinois. Et donc, un peu comme notre illustre prédécesseur Christophe Colomb nous avons eu l'impression d'être arrivé en Chine!
Après une nuit très calme et la baignade matinale, nous découvrons Bridgetown. Cette ville de 100.000 habitants  su conserver son cachet typique malgré deux rues commerçantes destinées aux touristes que déversent les cruise-ships.
Lendemain nous avons fait une petite nav de 14 heures vers les Grenadines. Nous sommes passé à proximité de l'île aux milliardaires (Mike Jagger, Raquel Welsh, …) Moustique, ainsi que Baliceau et Battawia pour passer entre Petit Nevis et Bequia où nous avons mouillé.
Port Elizabeth, capitale de Bequia est une jolie caricature des Caraïbes. Nous y avons dégusté une langouste fort gouteuse au « Sailor's Beach » (attention à la TVA et au supplément service!), suivie de quelques cocktails au rhum (nous recommandons le « Big Mistake »!) Heureusement nous nous étions assuré les services d'un boat-boy pour nous reconduire sur le Zébulon que nous n'aurions jamais trouvé dans l'obscurité.

 


Tout le monde était sur le pont et en pleine forme dès 7 heures pour le petit déjeuner au soleil et la baignade matinale. Puis départ vers Wallilabu Bay avec une forte brise. C'est un mouillage paradisiaque et le décors du film « Les Pirates des Caraïbes »! Mais si j'ai voulu y faire escale, c'est pour retrouver les Barouaillie Whalers, un groupe de chanteurs de chants de travail marins rencontré à Paimpol.

 

 

 


Le lendemain je me rends donc à pied à Barouaillie en compagnie de notre bon docteur Yann et de Robert, le trésorier du bord. Cette petite excursion nous permet de découvrir l'arrière-pays, et la pauvreté des Saint-Luciens, souvent cachée des touristes. Nous n'y rencontrerons pas les Whalers, mais bien un autre ancien baleinier avec lequel je chanterai un "What shall we do with the drunken sailor" endiablé. Puis nous visitons le quartier des pêcheurs où nous dégustons des morceaux de baleine (uerrghh!), visitons le poste de police, dans l'espoir (vain) de nous défaire d'un guide autoproclamé, buvons des bières dans deux petits bars locaux, et une lavandière nous fait même une proposition de mariage. Auquel d'entre nous je ne sais pas vraiment…

 


Nous quittons cette belle escale à regret pour Sainte Lucie dans la nuit et arrivons après une traversée assez musclée à la Soufrière. Les boat-boys ne dorment pas, et même à 2 heures du mat, il y en a un qui cingle vers nous pour nous aider à prendre un corps-mort. Je dois dire qu'il a bien mérité son salaire car l'opération était difficile en raison de l'obscurité et périlleuse en raison de la proximité des falaises!
Soufrière est une bourgade typique avec de nombreux restaurant et même un magasin de souvenirs très bien achalandé et dont la patronne anglaise est pleine de ressources pour le touriste perdu dans ces contrées. Nous faisons notre repas de fin de croisière dans un restaurant local, repas typique avec entre autre le fruit de l'arbre à pain. Cet arbre a été introduit dans les Caraïbes par le capitaine Bligh, fameux en raison de la mutinerie du Bounty, dont il a été la victime! J'étais donc curieux de connaître ce fruit!
Levés à 4 heures du mat, Coco, Olivier et moi-même avons mis les voiles pour notre dernière étape, vers la Martinique. Nous avons aperçu le rocher du Diamant dans la matinée, puis le port du Marin où c'est avec une certaine tristesse que nous avons amarré le Zébulon. Dernier geste d'une très belle aventure.

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