Départ le dimanche matin par vent faible. Envie de voir à quoi ressemblent ces voiles que nous avons gréées à la nuit tombée. Nous hissons, faisons quelques virements de bord, et … perdons des minutes précieuses pour le passage des ponts de Sète. Nous voyons les ponts encore ouverts et nous tentons de forcer le passage, mais un feu rouge clignotant nous en décourage.
Cela nous donne l'occasion de remplacer la grand-voile. Nous accostons à Pointe Courte où un gardien de l'ordre et de la moralité nous menace de son appareil photo pour nous être malencontreusement amarré sur une fontaine publique.
Nous passons donc la journée à prendre la mesure de notre « Double Dutch »: virements et empannages à qui mieux-mieux. La traversée de Sète dans la nuit est impressionnante.
Le lendemain matin, nous naviguons pé-père vers le Cap d'Agde où nous devons faire réparer notre grand-voile. Après de nombreuses manœuvres de port nous récupérons notre voile réparée et prenons notre place pour la nuit.
« Nous » c'est un équipage de sept hommes et une jeune fille, qui vont cohabiter pendant quatorze jours en mer entre Marseillan et Barcelone. Un défit en soit, rendu plus intéressant par une météo capricieuse et un passager clandestin du nom de Murphy!
Le mardi matin, la météo est au calme plat et nous attendons midi pour partir. En attendant, topos et préparation du bateau: Prisca monte en haut du mât et vérifie le gréement et nous remettons notre voile réparée pendant qu'un yacht de 25mètres tente de prendre un place à côté de nous. Il a même fait mine de vouloir se mettre à couple! Puis c'est le grand départ jusqu'à la station à carburant, … pour constater que notre moteur tourne, mais ne fais pas tourner notre hélice! On démonte la manette de commande pour trouver une pièce métallique cassée. Réparée avec trois colliers Colsons par Christian, Double Dutch est à nouveau manœuvrant au moteur et nous partons pour Cadaquès.
Des quarts sont organisés pour la nuit et tout le monde se suit à la barre. Après un départ calme, le vent adonne et nous avançons au portant à vive allure. Puis, comme toute chose agréable a sa fin, le vent se calme à nouveau et le bruit du moteur empêche tous sauf les plus fatigués de dormir. En raison du vent faible et de la mer plutôt belle, nous modifions notre route pour passer à proximité du cap Creus. Passé le cap, le vent se lève à nouveau et deux heures plus tard nous apercevons Cadaquès que nous approchons prudemment dans une belle brise. Nous mouillons sur cinq mètres de fond à 200 mètres d'un plage invisible et dormons une courte nuit bercés par les vaguelettes de la baie.
Le levé du soleil envoie sur le village natal de Salvador Dali une lumière magnifique qui donne rudement envie de mettre l'annexe à l'eau, mais c'est Barcelone qui appelle et nous nous promettons de revenir passer plus de temps dans cette région au retour. La voile que nous avions fait réparer au Cap d'Agde est à nouveau déchirée, et Bertrand s'improvise tailleur pour refaire la garde-robe de notre fier Double-Dutch. L'étape du jour, largement tributaire du moteur, nous amène à la tombée de la nuit dans le petit port de Llafranch.
Lendemain nous nous réveillons dans un village complètement abandonné de ses habitants. A la recherche d'un pharmacien (le skipper ayant contracté un rhume) et d'informations météo, nous ne croisons même pas de chiens errants. Seul le capitaine du port semble encore en vie.
Au large, c'est la tramontane qui souffle. Nous sommes obligés de quitter la protection de la côte pour franchir en toute sécurité les îlots et rochers « Las Hormiguas », et le vent a vite fait de déchirer encore une fois la grand-voile! Il faut affaler, mais pour cela, il vaut mieux aller chercher la protection de la côte. Les virements de côte sont contrés par les vagues. Enfin, à la troisième tentative, nous passons! Dès que le vent faiblit et que la mer est moins chaotique, l'équipage s'affaire à affaler et ferler la grand-voile, alors que la côte s'approche trop rapidement. Ouf! La voile est rangée, à présent virer de bord pour s'éloigner à nouveau des Hormiguas, puis au large, encore virer pour repartir, enfin au portant, sous génois enroulé à 50% seul.
Eh! Tout cela serait trop facile! Juste avant le virement de bord, Prisca, seul représentante de la gente féminine à bord, remarque que la contre-écoute du foc c'est barrée. Mais milles sabords, voilà un équipage qui ne sait pas faire des nœuds de chaise! C'est David qui en sauve l'honneur en montant à l'avant pour passer l'écoute acrobatiquement dans l'œillet et réparer la faute. C'est bon, on vire de bord, et Prisca (encore elle!) crie « le radar! ». Ben quoi le radar? Puis, un coup d'œil sur le pont, le radôme y gît et risque à tout moment de passer à la flotte. On le récupère pour le mettre en lieu sûr, tandis que Bertrand guide le bateau au large des rochers vers le cap San Sebastian, et une mer plus clémente. Tellement plus clémente que nous déroulerons le génois et changerons la grand-voile en pleine mer. Après deux étapes et des vents plutôt timides et partiellement contraires, nous atteignons notre but: Barcelone où nous amarrons Double Dutch sous le regard de Christophe Colomb qui du haut d'une colonne pointe un doigt accusateur vers le large (et donc la Turquie plutôt que l'Amérique!)
Nous passerons sous un voile de silence pudique nos folles nuits à Barcelone; après tout ceci est un blog de mes navigations et non des divagations de mes équipiers (-ières). Départ vers le Nord (et un fort vent de Tramontane annoncé) le lundi matin. Navigation sans histoire (si ce ne sont ces dix minutes de spi tant attendues par Daniel) jusqu'au port de San Felui de Guixols (?) à la nuit tombée.
L'appareillage du lendemain matin est retardée par les dernières course à faire en Espagne (cigarettes et cartes postales), payer la capitainerie ouverte à 9 heure, étude de la météo (mauvaise) et attente du pompiste pour faire un plein indispensable. ...et le vent comme le pompiste, se fait attendre. Soren, notre équipier danois, en profite pour nous confectionner de délicieux pains dont il a le secret. Ce n'est qu'en passant au large de la baie de Rosas que nous pouvons définitivement arrêter le moteur. Puisque les conditions sont maniables, nous décidons de passer les redoutables caps Creus et Béar cette nuit et organisons les quarts. Nous passons donc au large de Cadaquès. Le vent monte, nous prenons un ris, puis deux, puis ce sont les vagues qui se creusent, et le chef de bord décide qu'il vaut mieux tenter le passage des caps de jour après une bonne nuit de repos au mouillage de Cadaquès.
Quarante-cinq mètres de chaîne sur cinq mètres de fond ne nous garantissent pas une nuit paisible, tant le vent promène le bateau autour de son ancre. Au matin, mal réveillés, nous remplaçons le génois par un solent et préparons deux ris dans la grand-voile, résolu à les passer ces caps. Mais Murphy ayant embarqué depuis notre départ de Marseillan bloque la chaîne dans le guindeau et oblige à remonter le mouillage à la force des bras. Dès la sortie de la baie, la couleur est annoncée: vent fort du nord-ouest et mer formée. Le bateau barré par Daniel se comporte bien et l'équipage enthousiaste profite du soleil sur le pont. Toutefois, dans l'après-midi le vent monte encore et la mer commence à déferler: nous prenons le troisième ris et devons changer la voile d'avant par un tourmentin, le cap que nous faisons devient de plus en plus défavorable et les déferlantes menacent d'envahir le cockpit. Nicolas à la barre lit 50 noeuds de vent à l'anémomètre. Je prends la barre et je décide de mettre en fuite pour le port de Rosas. Nous avons navigué pendant onze heures et parcouru 66 milles, mais au lieu d'avancer, nous perdons une dizaine de milles sur notre itinéraire.
L'arrivée nocturne au port de Rosas est compliquée par des cartes insuffisantes, l'obscurité et la modification complète du port de plaisance d'après nos documents. Christian s'improvise radio et annonce notre arrivée sur la VHF. Les marineros du port nous indiqueront la place à prendre par des appels de phares et en nous éblouissant. L'emplacement est défavorable car travers au vent fort et nous accrochons un pare-battage dans la pendille du bateau voisin. Une fois le bateau amarré, nous faisons un bilan: une grand-voile déchirée, une manette de gaz, la chaîne d'ancre coincée, un pare-battage perdu, la pompe à eau qui déconne, … et nous n'avons plus de gaz à bord! Le restaurant de Mylène et Philippe, et surtout les jambes de Mylène, nous réconcilient avec la vie de marin.
Bilan le lendemain matin, avitaillement divers (gaz et croissants), vérification du gréement jusqu'aux premières barres de flèches, discussions stratégiques avec le responsable sécurité de la base des Glénans et départ tardif en vue de franchir Creus et Béar au moteur et en rasant les côtes. Alors que la VHF ne cesse de nous avertir de coups de vent et pire que pend, nous atteignons le fameux cap Creus sur une mer plate avec un petit souffle de vent, puis dans de belles vagues jusqu'à Béar, avec un vent plus fort et lamentablement de face, donc toujours au moteur. En quelques heures nous avons réussi ce que nous avions raté deux fois à la voile. De quoi douter de sa vocation!
Sur l'insistance du responsable de la sécurité de la base des Glénans, nous décidons de rejoindre Sète à l'issue d'une navigation de nuit que Météo-France annonce chaude (ou plutôt venteuse): force 7 à 8 avec rafales. Mais Ludo nous promet 5 à 6 près des côtes. Nous hissons à deux ris, puis un seul pour remonter au près le long des côtes, mais le vent fait défaut malgré tous les avertissement. Je remarque une déchirure dans la grand-voile, sous le premier ris: ça commence à bien faire! Enfin, nous n'aurons vraisemblablement pas besoin de la partie de la voile qui est sous le premier ris. Notre météorologue de bord, Bertrand, secoue la tête, en perd son latin et doute de sa science. Il murmure dans sa barbe de trois jours « quelque chose se prépare » et « je n'aime pas ce nuage, il a une sale gueule », mais ceux qui tentent de se reposer en préparation de leur quart de nuit sont dérangés par le bruit du moteur.
Puis ça vient: le vent accélère à 25 nœuds, il tient dix minutes puis il disparaît. Mise au moteur. Puis arrêt moteur; le bateau gîte et le vent souffle ses 25 nœuds, puis 30, et même 35. Se calme; re-souffle, et c'est parti! Il ne redescendra plus sous les 25 nœuds et se cantonnera plutôt entre 30 et 40. Il faut impérativement affaler le solent et établir le tourmentin. Je prends la barre et j'appelle les équipiers les plus jeunes et les plus costaux: David et Nicolas, bientôt secondés par Soren. Daniel réveillé par le chahut assiste Bertrand à la nav. Le solent est affalé mais les équipiers de pont ne parviennent pas à le ramener dans le carré. Le mer se creuse dans le noir et nous prenons de temps en temps de grosses vagues. Bientôt, la barre ne répond plus. Double-Dutch n'est plus manœuvrant et part à la dérive. Précisément dans la direction où des vents plus forts sont annoncés. Et ça traîne! Soren et David ont emmêlé leurs lignes de vie dans les écoutes de la voile. Ou le contraire, comment savoir dans cette nuit obscure, sur ce bateau qui les ballote, sous le vent qui siffle et les vagues qui déferlent de temps en temps, comme pour réveiller les équipiers. On tire, on tente de démêler tout cela, on jure un peu, et finalement ça vient. Le tourmentin est hissé, tout le monde dans le cockpit et le solent encombre le carré, sérieusement déchiré! Ça commence vraiment à faire beaucoup!
Notre préoccupation immédiate est que nous avons été soufflés à plus de cinq milles des côtes protectrices et que le vent souffle à cinquante nœuds, définition officielle de la tempête. Si nous ne parvenons pas à regagner la côte nous arriverons à Marseille ou pire, en Corse où on annonce force dix, et non à Sète. Je tente de virer de bord: échec. Puis encore et encore. Finalement la quatrième tentative est la bonne et nous repartons, pas vraiment dans la bonne direction, mais au moins vers les côtes. L'équipage me fait savoir qu'ils désirent se mettre à l'abri au port de Leucate. Je les comprends, mais l'entrée de nuit dans un port inconnu et par un vent pareil me semble au moins aussi risqué que de continuer notre route, ce que je leur explique. D'autre part je me rends bien compte qu'une navigation jusqu'à Sète (encore au moins six heures) dans des conditions difficiles et qui risquaient fort de se dégrader encore, avec un équipage qui n'était plus motivé, et de surcroit monsieur Murphy comme passager clandestin, comporte des risques encore plus grands.
Je consens donc à cette demande. La navigation est de la responsabilité de Daniel et de Bertrand, le pilotage visuel aux yeux exceptionnels de Prisca, et la manœuvre de pont est assuré de main de maître par David, Nicolas et Soren. Tout ce temps et malgré le chahut, la gîte et le tangage, Christian dort. Daniel et Bertrand nous guident vers des feux quasi invisibles, tandis que nous tentons de reconnaître des écueils dans l'obscurité. Enfin, nous passons entre les feux vert et rouge d'entrée de port, puis suivons une série de feux bâbord annoncés par Bertrand et repérés visuellement par Prisca. Les équipiers de pont affalent les voiles et tentent de mettre les pare-battage en place sans cacher un détail du paysage noir qui pourrait signifier un danger ou une aide quelconque. Le vent, lui, fait de son mieux pour nous pousser contre un rivage, un quai ou des bateaux au mouillage. Nous entrons enfin dans un bassin, et maintenant? Et maintenant plus rien! Où se mettre? On observe, on cherche, on tourne en rond et se battant contre le vent. Enfin, on nous fait des signes lumineux. Nous approchons et demandons où nous pouvons nous mettre. On nous indique une place que nous parvenons à prendre. Miraculeusement sans casse! Que dis-je miraculeusement? Non, grâce à des équipiers exceptionnels que je ne remercie pas assez! Ni le brave anonyme qui nous a guidé au milieu de la nuit.
Nous rangeons le pont, amarrons le bateau plutôt trois fois qu'une, plions les voiles et nous remettons de nos émotions en terminant notre réserve de vin avant un sommeil bien mérité. Le vent forcit encore pendant la nuit et tout amarré qu'il est, le bateau gîte de manière impressionnante.
Le lendemain nous déclarons officiellement forfait et décidons de rejoindre Agde et Marseillan en train. En dégréant la grand-voile, nous voyons l'axe du vit-de-mulet tomber sur le pont (pour les néophytes: cette pièce très importante retient la bôme au mât. Mais peut-être qu'un néophyte ignore ce qu'est une bôme...) Murphy a sans doute voulu exprimer son dépit de ne pas pouvoir rejoindre Marseillan avec nous, ou nous montrer de quoi il était encore capable!
Conclusion de tout l'équipage dans le train entre Leucate et Agde: quatorze jours formidables, une météo inoubliablement capricieuse, des incidents techniques formateurs (merci Murphy) et une envie de naviguer encore et encore.
Post-scriptum: Arrivé à la base des Glénans pour débriefing, Daniel et moi apprenons que le problème du vit-de-mulet défaillant y était connu! Je suis un peu mécontent des reproches à peine voilés qui me sont faits de la casse importante de cette croisière. Bon Murphy n'a pas beaucoup aidé, mais après tout, c'est la base qui nous a laissé partir avec une voile déchirée, un vit-de-mulet défaillant, en commande des gaz endommagée et une pompe à eau déjà fatiguée!
Quelques liens vers les albums photos de l'équipage: